L’ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali Aminata Traoré revient sur cinquante ans d’indépendance en Afrique.
Aminata Traoré, fondatrice et coordinatrice du Forum pour un autre Mali © DR
Aminata Traoré est fondatrice et coordinatrice du Forum pour un autre Mali. Ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali entre 1997 et 2000, docteur en psychologie sociale, c’est une altermondialiste convaincue qui a organisé le volet africain du Forum social mondial (FSM) à Bamako en janvier 2006. Aminata Traoré est l’auteur, entre autres, des ouvrages suivants : « Le Viol de l’imaginaire » (Editions Fayard, 2002), « Lettre au Président des Français à propos de la Côte-d’Ivoire et de l’Afrique en général », (Fayard, 2005), et « L’Afrique humiliée » (Fayard, 2008). Elle répond aux questions de Rfo.fr.
Quel bilan faites-vous de ces cinquante ans d’indépendance en Afrique francophone ?
Aminata TRAORE : Ce fut une période d’essai, d’apprentissages et d’erreurs. Nous n’imaginions pas alors l’Afrique avec les difficultés qui la caractérisent aujourd’hui, sur les plans politique, social et écologique. Notre rêve d’indépendance n’a pas fait long feu dans le cadre d’un monde bicéphale où les deux blocs d’alors s’affrontaient par pays interposés. Nous avons espéré que l’autonomie de choix devait se traduire par une autonomie à la fois politique et économique, et cela n’a pas été le cas. Nous avons considérablement sous-estimé les enjeux macro-économiques, et surtout le rôle de pourvoyeur en ressources naturelles et stratégiques de l’Afrique dans l’économie mondiale.
Avec la chute du mur de Berlin, on est passé d’un monde bipolaire à un monde unipolaire, celui de l’économie de marché, où, sous couvert de démocratie, de droits de l’homme et de bonne gouvernance, on s’est laissé dicter par les puissants de ce monde un agenda qui n’a strictement rien à voir avec les véritables besoins des Africains, dans les domaines de l’emploi, de l’environnement, de l’alimentation, de l’éducation etc. L’une des conséquences de ces rendez-vous manqués avec l’histoire, telle que nous l’envisagions, et avec nous-mêmes, c’est l’émigration de ces jeunes diplômés, ces personnes qui ont perdu leur emploi, et ces paysans appauvris. C’est toute cette dynamique qui nous interpelle aujourd’hui.
Quelles seraient les solutions pour enrayer cette dynamique ?
Aminata TRAORE : Dans le contexte qui prévaut aujourd’hui, il faudrait une remise à plat des énoncés, des stratégies et des responsabilités. Nous ne pouvons pas rendre l’Afrique entièrement responsable de tant d’échecs. D’une décennie à l’autre, on ne nous a jamais laissés le choix du modèle économique. Il n’y a pas d’alternative au modèle économique prédateur qui met à sac le continent.
Vous avez évoqué récemment le débat sur la nature et l’évolution des relations entre l’Afrique et la France. Quelle est votre position après le sommet Afrique France de Nice à la fin mai ?
Aminata TRAORE : Je crois que la question de la dépendance doit être examinée dans le sens inverse. Avec l’avancée de la Chine et des pays émergents, il apparaît que la France et l’Occident d’une manière générale ont plus besoin de l’Afrique qu’ils n’en ont l’air, pour la simple raison que ce sont les ressources naturelles de l’Afrique qui ont permis à l’Occident, tout au long d’une histoire de violence, de s’assurer un mode de vie auquel il est difficile de renoncer. Notre chance c’est que nous sommes encore détenteurs de réponses dans la redéfinition de l’ordre du monde si nous sommes audacieux.
Ce qui s’est passé au sommet de Nice consiste à dire « décomplexons la prédation ». Allons-y tout de go avec le Medef (Mouvement des entreprises de France, ndlr). Il n’y a plus de règles, on va faire du commerce et du business. Les entreprises françaises reviennent à la charge en donnant l’illusion aux Africains que l’initiative privée et la logique du profit vont nous tirer d’affaire. Il y a des Africains qui ne jurent que par le marché et qui croient absolument à cette farce, et par le truchement de ces gens-là le pillage pourra se poursuivre. Aujourd’hui la France ne peut rien pour nous, pas plus que par le passé, au contraire. C’est elle qui a besoin de nous et qui a besoin de jouer davantage la carte de l’amitié face à une Chine agressive mais tactique et qui sait avancer.
Ce qui me révolte également c’est cette fausse bonne nouvelle de l’émergence de l’Afrique. On entend par ci par là que nos taux de croissance prouvent que nous résistons bien à la crise. Mais tout cela ne signifie pas pour autant davantage de prospérité, de paix et de respect pour les Africains.
Propos recueillis par Philippe Triay
VIDEO. Aminata Traoré dans l’émission Mots croisés sur France 2, en septembre 2009
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