Actualités - VIOLENCES ENVERS LES FEMMES

Publié le 25/11/2011 | 15:42

De trop nombreuses victimes outre-mer

Par Maité KODA

Une campagne gouvernementale a été mise en place Ce 25 novembre a lieu la Journée Internationale pour l’élimination de la Violence contre les Femmes. Dans les Outre-mer, les situations de femmes victimes de violence sont parfois très préoccupantes.

Henria Esther avait 41 ans. Samedi 19 novembre, son ancien compagnon, croisé au détour d’une rue l’a poignardée à plusieurs reprises. La mère de famille s’est réfugiée dans une station-service, mais les coups portés lui ont été fatals. Elle décèdera quelques instants plus tard dans le camion des pompiers qui lui administraient les premiers soins.
Etranglée, aspergées d’huile bouillante, rouée de coups ou poignardées, depuis le début de l’année à la Réunion, 6 femmes sont mortes à la suite d’actes de violences. En Polynésie dans la semaine du 18 novembre, ce ne sont pas moins de trois femmes qui sont mortes violemment. L’une a été violée et étranglée. Les deux autres se sont suicidées pour échapper à des violences de la part de leur conjoint ou leur entourage proche.

L’Outre-mer particulièrement concerné
En France, 80 000 femmes ont déclaré avoir subi un viol ou une tentative de viol dans leur foyer entre 2008 et 2010. Mais on considère qu’elles ne sont qu’entre 5 et 10% à oser le signaler à la police. Au-delà des viols et agressions sexuelles, souvent commis au sein même du couple, la violence à l’encontre des femmes prend des formes multiples, et concerne tout le monde. On estime qu’en France, une femme sur dix est victime de violences conjugales.
Agressions physiques, sexuelles, insultes brimades (…), dans les Outre-mer la situation est très préoccupante. En 2000 a été lancée une première enquête nationale sur les violences envers les femmes. Celle-ci s’est penchée sur les situations de la Réunion, de la Polynésie et de la Nouvelle-Calédonie en 2002, et de la Martinique en 2008. Outre-mer comme ailleurs, la violence intervient avant tout au sein du couple, et vise plus particulièrement les femmes âgées de moins de 25 ans.
En Polynésie, 15% des femmes ont été victimes d’agressions verbales et 17% en Nouvelle-Calédonie. Elles étaient 11% à la Réunion et 13.2% dans l’Hexagone. Les agressions sexuelles concernent 0.1% des femmes dans l’Hexagone et en Martinique, 0.2% à la Réunion contre 1% en Polynésie, et 2% en Nouvelle Calédonie 

De nombreux facteurs
Si les chiffres concernant l’Outre-mer sont inquiétants, ils ne sont pas évidents à expliquer. Et, nuancent les chercheuses de l’Inserm (l’Institut national de la santé et de la recherche médicale) Christine Hamelin et Christine Salomon ayant pris part à l’enquête, "les manières d’enregistrer les violences n’ont pas forcément été identiques".
Dans la mesure où les territoires étudiés sont tous différents, de par leur statut, leur localisation géographique, leur composition sociétale, ou encore l’histoire de leur population, impossible d’établir la moindre généralité. "Pour bien comprendre les niveaux des violences dans une société, il faut à la fois tenir compte de son histoire spécifique, des normes de genre qui structurent les relations entre les sexes, du degré de réprobation sociale opposé aux actes violents et des formes que prennent les interactions interpersonnelles, en particulier au sein des familles", expliquent les chercheuses. Manifestation à Fort-de-France contre la violence envers les femmes, le 10 octobre 2009 © UFM

Ainsi en Nouvelle-Calédonie, près d’un quart des femmes a déjà subit des insultes à répétition ou des brutalités physiques. "Ces taux sont plus élevés qu’en France, notent Christine Hamelin et Christine Salomon, y compris chez les Européennes de Nouvelle-Calédonie qui apparaissent 3 à 5 fois plus exposées que leurs consœurs de métropole". Sur le Caillou, Les femmes kanakes "globalement moins diplômées, plus pauvres et qui vivent d’avantage dans les zones rurales" sont surexposées. "Elles sont 12% à avoir vécu des rapports sexuels au sein du couple au cours des 12 derniers mois (précédant l’enquête, ndlr) et 32% des brutalités physiques". Une particularité océanienne a été révélée au cours de l’enquête : "On relève un type de violence singulier exercé par le conjoint : saccage, tentative ou incendie délibéré du domicile, de la voiture ou des effets personnels de la conjointe", écrivent Elisabeth Brown et Isabelle Widmer à l’origine d’une comparaison des enquêtes sur les violences envers les femmes de l’Hexagone et d’Outre-mer dans l’ouvrage "Violences envers les femmes, trois pas en avant deux pas en arrière".
"La fréquence des couples non mariés et des familles monoparentales",
notamment aux Atilles sont à prendre en compte, souligne Elisabeth Brown

La situation économique constitue un facteur important. "Nous avons montré dans l’enquête réalisée en Nouvelle-Calédonie qu’un revenu personnel ou inexistant doublait le risque du harcèlement psychologique et triplait celui des violences sexuelles dans le couple" précisent les chercheuses. Dans des territoires gangrenés par un chômage massif, le terrain est malheureusement favorable aux actes de violence.

Pour autant, des spécificités locales ont été mises à jour lors de ces enquêtes. Notamment dans des régions où il n’est pas rare que les couples vivent chez les parents de l’un ou l’autre des partenaires. Elisabeth Brown et Isabelle Wilmer ont révélé que ceci constituait "un facteur supplémentaire de risque, en particulier chez les jeunes femmes". "En Polynésie, les taux de violence conjugales sont augmentés de plus de moitié lorsque le couple réside avec l’une au l’autre des familles. A la Réunion, le fait de vivre (…) avec la famille ou la belle-famille favorise aussi la surveillance, les critiques et les commérages qui constituent parfois de véritables violences verbales pouvant mener à une mésestime de soi et/ou des tentatives de suicide", notent-elles.

Une prévention efficace… sur le long terme
A l’instar de la France hexagonale, des politiques de prévention et d’actions sont mises en place Outre-mer. Sur place, des associations tentent le plus possible d’orienter les victimes, de refuser la banalisation et de combattre le tabou. Un travail de longue haleine. En 2006 nous avions interviewé Valentina Hina Cross, ministre polynésienne de la condition féminine du gouvernement Temaru. Interrogée sur la question des violences envers les femmes, elle avait refusé d’aborder le sujet, nous reprochant de stigmatiser les hommes polynésiens.

Pour autant, la lutte des femmes commence à porter ses fruits. Interrogée en 2009, l’ancienne présidente de l’association Union des femmes de Martinique, George Arnauld relatait le cas d’une femme de 80 ans venue demander le divorce. "Je crois que l’opinion publique a pris conscience de la gravité des choses. Il y a une émotion certaine", expliquait-elle, regrettant néanmoins le manque d’implication des pouvoirs publics. "Depuis que l’Union des femmes de la Martinique a commencé ses campagnes, il y a une dizaine d’années, nous avons brisé le tabou et le mur du silence. Il y a toujours de la honte chez les femmes, il y a toujours la peur de l’homme si elles vont porter plainte, mais il n’y a pas de tabou", affirmait-elle.
Cette année, l’association a dans son viseur les violences sexuelles, qui concernent 400 femmes par an en Martinique. "Les agressions sexuelles dans l’espace public sont peu nombreuses car les femmes martiniquaises sortent peu seules, en particulier le soir. Les tentatives de rapport forcé ou les rapports forcés dans la relation conjugale (5,7% des femmes en déclarent pour la dernière année) sont assez nombreuses", précise Elisabeth Brown.
"Le thème va du délit au crime, de l’attouchement au viol", explique au micro de Martinique 1ere Josette Augustin, déléguée régionale au droit des femmes et à l’égalité. Elle prédit néanmoins un combat de très longue durée. "Il faut 10 ans en sciences humaines pour pouvoir commencer à chatouiller les mentalités", rappelle-t-elle.

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