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Publié le 16/06/2010 | 15:36

AFRIQUE FRANCOPHONE. Cinquante ans d’indépendance dans l’ombre de la France

Par Philippe TRIAY

Quatorze pays africains, anciennes colonies françaises, célèbrent cette année le cinquantenaire de leur indépendance. Un événement également important pour l’ex-métropole.

Le monument de la Renaissance africaine à Dakar (Sénégal) © AFP Sur 53 pays que compte le continent africain, 17 nations (dont 14 ex-colonies françaises) fêtent en 2010, pour certaines en grande pompe, le cinquantenaire de leur indépendance. Cet événement en est également un pour l’ancienne puissance coloniale, la France, qui a conservé des liens étroits avec la plupart des pays francophones.

Cérémonies
Pour l’occasion, Paris a décidé de marquer le coup. Le président Nicolas Sarkozy a nommé en juin 2009 Jacques Toubon, qui fut l’ancien ministre de la Culture et de la Justice de Jacques Chirac, secrétaire général du Cinquantenaire des indépendances africaines. En avril, Jacques Toubon a présenté les grandes lignes des diverses cérémonies qui devraient marquer la célébration du Cinquantenaire dans l’Hexagone, assurant vouloir rénover la relation entre la France et ses anciennes colonies, et « évaluer l’héritage commun et de l’investir sur l’avenir ». 

Avec un budget de 16,3 millions d’euros (une peau de chagrin selon nombre d’observateurs), la mission Toubon a annoncé quelques 250 manifestations culturelles, éducatives, sportives, économiques, commémoratives ou militaires en France et en Afrique. En outre, la célébration du Cinquantenaire devrait culminer à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet à Paris. Les quatorze chefs d’Etat des ex-colonies françaises ont été invités, et les contingents de leurs pays devraient défiler sur les Champs Elysées pour un hommage à l’engagement des troupes africaines aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales.

VIDEO. Conférence de presse de Jacques Toubon à l’occasion du lancement du Cinquantenaire des indépendances africaines, le 1er avril 2010.

Le Cinquantenaire a eu son expression politique à Nice, avec la tenue les 31 mai et 1er juin du traditionnel Sommet Afrique France (le 25e), et qui a rassemblé cette année 33 chefs d’Etat et 5 chefs de gouvernement du continent. Durant le sommet, Nicolas Sarkozy a appelé la communauté internationale à « faire une place à l’Afrique dans la gouvernance mondiale  » en estimant que le continent africain constituait «  l’avenir de l’Europe ». « Aucun, absolument aucun des grands problèmes auxquels notre monde est confronté ne pourra trouver de solution sans la participation active du continent africain », a estimé le chef de l’Etat. « Oui, ces réunions ont un sens, oui, nous avons des choses à nous dire et, par dessus tout, nous avons des choses à faire ensemble » a-t-il ajouté, évoquant les critiques dont font l’objet les sommets Afrique France.
Evoquant les « crises institutionnelles en Afrique », il a tenu à rappeler que la démocratie et les droits de l’homme n’étaient « pas des valeurs occidentales (mais) des valeurs universelles  ». « En Afrique comme ailleurs, le déficit de démocratie et les violations des droits de l’homme alimentent la violence et l’instabilité », a-t-il jugé.

Organisations militantes
De bonnes intentions et de belles paroles certes, goulûment taillées en pièce par des organisations militantes, pourfendeuses et dédaigneuses de la « Françafrique ». Au premier rang, l’association française Survie, qui vient d’éditer le « Petit guide de la Françafrique, un voyage au cœur du scandale ». Ce livre fustige les relations entre la France et l’Afrique, particulièrement les pays francophones membres du « pré-carré » (les anciennes colonies). Survie y dénonce « le détournement de l’aide publique, le pillage des matières premières, le soutien à des régimes autocratiques et corrompus, la participation directe ou indirecte à des coups d’état et des guerres civiles, etc. qui se perpétuent aujourd’hui, malgré leurs évolutions  ».

DOCUMENT. Interview de François-Xavier Verschave (1945 – 2005), fondateur et ancien président de Survie, auteur entre autres de La Françafrique, le plus long scandale de la République (Editions Stock, 1998) et de Noir silence (Ed. du Seuil, 2000).

Dans un appel lancé à l’occasion du Cinquantenaire des indépendances, intitulé « 2010 : Libérons-nous de 50 ans de Françafrique », l’association dresse un bilan peu flatteur : « Depuis les années 60, la France maintient sur certains Etats africains une emprise parfois comparable à la domination coloniale : ingérence militaire, soutien à des régimes autoritaires favorables aux intérêts tricolores, prédation des ressources naturelles, domination monétaire avec le franc CFA, situation quasi-monopolistique dans certains secteurs économiques, etc. Cette négation des indépendances s’opère sous couvert d’un discours officiel vantant à l’envi l’aide apportée par la France à l’Afrique. Le mythe d’une France partenaire de l’émancipation africaine reste en effet tenace, alimenté par les déclarations incantatoires des présidents qui se sont succédé depuis 1958 en s’accommodant fort bien d’un système forgé en son temps par le Général de Gaulle et son homme de l’ombre de la tristement célèbre "cellule africaine de l’Elysée", Jacques Foccart. »
« Tous les présidents de la Ve République ont en effet maintenu des relations privilégiées avec des dictateurs africains, comme l’a illustré la longévité au pouvoir du gabonais Omar Bongo, décédé en emportant quelques uns des secrets les mieux gardés de la "Françafrique". Tous ont donné leur feu vert à des opérations militaires hasardeuses et criminelles, le comble de l’horreur étant incarné par le soutien apporté au régime auteur du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 », poursuit le texte.

Survie demande une politique africaine de la France plus transparente, avec la fin du « domaine réservé » du chef de l’État en matière de politique africaine, incarné par « l’influence prédominante des conseillers Afrique de la Cellule diplomatique de l’Élysée », ainsi qu’un réel contrôle parlementaire de la politique africaine de la France, avec « l’instauration d’un contrôle parlementaire permanent sur la coopération militaire, notamment sur la formation des forces chargées du maintien de l’ordre, sur la fourniture d’équipements paramilitaires et sur les activités des bases militaires françaises à l’étranger ; et l’instauration d’un vote préalable à toute intervention militaire à l’étranger ».

A lire : « L’Afrique en face, dix clichés à l’épreuve des faits » de Vincent Hugeux (éditions Armand Colin), 192 pp., 16 euros.

Sommet Afrique-France, Mondial de football sud-africain, Cinquantenaire des indépendances… Mais aussi conflits armés, pandémies, corruption, despotisme, péril climatique… Autant de fardeaux dont il serait absurde de nier le poids écrasant. Mais tous les stéréotypes véhiculés par un Occident cultivant l’ignorance, le fatalisme ou le mépris sont plus néfastes encore, car ils entravent tout espoir de changement.
Il est plus que temps de regarder « l’Afrique en face », sans nostalgie ni culpabilité post-coloniale. Sans complaisance ni acharnement. À rebours de l’optimisme béat comme du pessimisme stérile, un plaidoyer pour l’« afro-réalisme » s’impose. (Extrait de la 4e de couverture)

L’auteur. Grand reporter à L’Express, Vincent Hugeux est spécialiste de l’Afrique. Il enseigne à Sciences-Po Paris et a notamment publié « Les Sorciers blancs. Enquête sur les faux amis français de l’Afrique » (Fayard).

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