Christophe Hénocq, directeur du musée de Marigot © Philippe Triay/France Télévisions
Christophe Hénocq, directeur du musée de Marigot et fondateur de la revue Héritage de l’association archéologique Hope Estate, revient sur l’histoire de Saint-Martin.
Lorsqu’on évoque Saint-Martin, on s’imagine bien souvent une île paradisiaque, constellée d’hôtels de luxe, de bons restaurants, de belles plages et de casinos. Le cliché est en partie justifié, mais pas seulement. Saint-Martin est aussi une île ancrée dans sa culture et son environnement caribéens, un territoire doté d’un riche patrimoine historique et archéologique.
Epoque précolombienne
Symbole de cette histoire, le musée de Marigot, commune principale de la partie française. Situé en plein centre ville, à deux pas de la charmante église catholique et en bas du Fort Louis qui domine la baie, le musée, dénommé « Sur la trace des Arawaks », expose en images et en objets l’histoire de Saint-Martin depuis l’arrivée des premiers Amérindiens jusqu’à l’implantation européenne du XVe au XXe siècle. On y trouve entre autres des vestiges de l’époque précolombienne (céramiques, figurines, parures) ainsi que des outillages et des armes correspondant à l’époque coloniale.
Maître d’œuvre, fondateur et directeur du musée, Christophe Hénocq est un Français arrivé à Saint-Martin à l’âge de deux ans. Autant dire que cet archéologue de formation, qui dirige également l’association archéologique Hope Estate, est un authentique Saint-Martinois. Amoureux de son île et de ses habitants, il s’occupe, en plus de ses activités, de chantiers de réinsertion pour jeunes en difficulté. Féru d’histoire, Christophe Hénocq reçoit dans son musée des groupes de touristes, des particuliers et des chercheurs avides d’informations sur son île d’adoption.
« Les premiers habitants de Saint-Martin étaient des Indiens arawaks qui ont été complètement éliminés par les Espagnols et d’autres nations européennes » explique-t-il. « Les comptes rendu historiques racontent également que plutôt que d’être réduits en esclavage par les Espagnols, les Amérindiens fuyaient s’ils le pouvaient, se suicidaient en masse ou préféraient se laisser mourir. Des maladies comme la variole qui n’existaient pas dans cette région ont aussi contribué à décimer la population indienne ».
Les dernières traces d’occupation de la population autochtone à Saint-Martin datent de 1600. En 1625, les Français commencent à s’installer, ainsi que les Hollandais. Quand ils débarquent ici, l’île est déjà dépeuplée, ou désertée par les Arawaks.
Spéculation foncière
Les terres vont être données à des aristocrates français proches du roi qui vont dans un premier temps faire de la spéculation foncière, en se revendant les terres les uns aux autres. Ce sont en fait des colons anglais de l’île d’Anguilla qui vont développer l’agriculture à Saint-Martin, Anguilla étant une île sèche. Il faut savoir par ailleurs que les Français rechignaient à s’installer à Saint-Martin, puisque à l’époque la France possédait des îles beaucoup plus grandes comme la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique, et qu’ils préféraient investir dans ces territoires.
A partir de 1730, les Anglais commencent donc à développer des sucreries et mettent en place des plantations, grâce à une autorisation du gouverneur de la Guadeloupe qui leur permet d’acheter des terres à Saint-Martin. La production de sucre va se développer entre le XVIIIe et la fin du XIXe siècle. Elle repose sur le travail des esclaves originaires d’Afrique, dont les contingents les plus importants sont amenés de force entre 1730 et 1750.
« Notons qu’avant le sucre, l’économie locale reposait sur les cultures du tabac, du coton et de l’indigo, qui nécessitaient moins de main d’œuvre dans les champs » précise Christophe Hénocq. « Au début de la colonisation, on comptait à Saint-Martin environ 300 blancs libres pour 600 esclaves. Avec l’introduction de la canne à sucre, il y aura 600 blancs et 2000 esclaves d’origine africaine. Pour Saint-Martin, les esclaves étaient achetés en général sur l’île de Saint-Kitts, anciennement Saint-Christophe et l’un des centres de la colonisation française de l’époque ».
« En 1848, année de l’abolition de l’esclavage, toute l’industrie sucrière et agricole en général va péricliter. L’île étant très sèche, et la perspective de bonnes récoltes incertaine d’une année sur l’autre, il n’est pas rentable de faire fonctionner des plantations de canne si l’on doit payer les ouvriers. Les sucreries ferment les unes après les autres, les dernières fonctionneront jusqu’en 1895 ».
Démarrage du tourisme
Le sel prend alors le relais dans l’économie. Il sera récolté jusque dans les années soixante dans les salines de Grand-Case, du quartier d’Orléans, et de Great Bay du côté hollandais. A partir de ces années, l’invention de moyens de conservation comme les réfrigérateurs vont diminuer la valeur du sel, qui ne sera plus du tout rentable.
C’est à cette époque que démarre le tourisme, avec comme vecteur la construction de l’aéroport international Princess Juliana près de Philipsburg en partie hollandaise. Les premiers visiteurs arrivent d’Amérique du Nord et d’Europe. Les hôtels fleurissent d’abord côté hollandais, vu la proximité de l’aéroport. Côté français, les premières grandes structures apparaissent au début des années soixante-dix. A partir de 1985, avec la loi sur la défiscalisation, un grand nombre d’hôtels vont être construits par des promoteurs qui peuvent récupérer 50 % de leur investissement sur leurs impôts.
« Avec le boom touristique, la physionomie de la population va changer. De nature relativement homogène, constituée d’un mélange des habitants de Saint-Martin et des îles environnantes (Anguilla, Saint-Barthélemy, Saint-Eustache, Saint-Kitts), la population saint-martinoise voit arriver de nombreux Européens, essentiellement des investisseurs et des commerçants », se souvient le directeur du musée.
La forte demande dans le bâtiment et les services a entraîné un nouveau flux migratoire d’Haïtiens et de Dominicains notamment, bien souvent payés au noir et à de bas salaires. « Aujourd’hui, ces derniers représentent plus de 50 % de la population de la partie française de l’île, contre 20 à 25 % pour les Saint-Martinois, le reste se divisant entre métropolitains (environ 15 %) et originaires d’autres îles caribéennes », estime Christophe Hénocq.
En dépit d’une immigration massive, entraînant quelques frictions inévitables sur une île de 87 km2 comptant des dizaines de nationalités différentes, la convivialité et le vivre ensemble harmonieux demeurent toutefois les principales caractéristiques de Saint-Martin, d’où son surnom de « Friendly Island ».
Pour aller plus loin
www.museesaintmartin.com
Livre :
Daniella Jeffry, "Saint-Martin, déstabilisation sociétale dans la Caraïbe française", éditions l’Harmattan, Paris, 249 pages, 24,50 euros.
Tourisme : www.iledesaintmartin.org
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