Lyonel Trouillot (au centre) durant la conférence de presse d’Etonnants Voyageurs, le 10 janvier 2012 à Paris © Stéphane Weber
Deux ans après le tremblement de terre, l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot revient sur ce drame à l’occasion de la présentation du festival Etonnants Voyageurs en Haïti.
L’écrivain haïtien Lyonel Trouillot est le co-directeur de la deuxième édition haïtienne du festival international du livre Etonnants Voyageurs, qui se déroulera du 1er au 4 février à Port-au-Prince. La première édition du festival aurait dû avoir lieu en janvier 2010. Mais le 12 janvier, l’apocalypse frappait la capitale d’Haïti sous la forme d’un séisme meurtrier, et le festival s’était finalement déroulé à Saint-Malo au mois de mai 2010. Cette année, Etonnants Voyageurs aura lieu dans un Port-au-Prince bien loin d’avoir effacé les stigmates du tremblement de terre. Lyonel Trouillot, finaliste du prix Goncourt et lauréat du Grand prix du roman métis 2011 pour son ouvrage « La Belle amour humaine » (Actes Sud) nous parle de cette manifestation.
Pouvez-vous nous présenter l’édition haïtienne du festival Etonnants Voyageurs ?
Lyonel Trouillot :
Ce festival se fait vraiment sur une base égalitaire avec une
implication de l’Etat haïtien et de l’Etat français, et de deux
associations qui travaillent ensemble dans un sentiment de fraternité,
et un souci de bien faire les choses en fonction des besoins d’Haïti.
Pour nous Haïtiens et écrivains haïtiens, il est extrêmement important
que les auteurs et la presse du monde sachent que la littérature
haïtienne ne se réduit pas aux deux ou trois auteurs qu’on connaît à
l’étranger. En Haïti nous produisons du texte en français et en créole.
Avoir ce festival c’est une façon d’attirer l’attention des lecteurs
que sont les auteurs et les journalistes étrangers qui viennent sur la
vitalité de la littérature haïtienne.
Ce qui est aussi
fondamental, d’un point de vue politique, c’est qu’Haïti est une
société fondée sur l’inégalité. Dans cette société, il y a ceux qui ont
accès aux biens et services culturels, et ceux qui n’y ont pas accès.
Avoir ce festival, aller dans les écoles de province comme on va le
faire, c’est contribuer à amener une petite part de biens et de
services culturels aux populations qui en ont besoin. Pour nous c’est
important d’amener le savoir et la connexion avec le monde littéraire
aux jeunes Haïtiens qui ont envie d’écrire. Nous orientons
délibéremment le festival dans cette direction-là : amener du texte, un
espace de discussion aux Haïtiens qui ont envie d’écrire.
Enfin,
l’enjeu c’est que l’on ne se construit pas tout seul. Il faut se
construire dans le dialogue avec l’autre dans la mesure où ce dialogue
se fait sur une base d’égalité. C’est le risque pris par le festival
Etonnants Voyageurs dans sa version originale de Saint-Malo et dans
tous ceux qui ont parlé de la « littérature monde ».
Deux ans après le séisme, quel est votre sentiment sur la situation actuelle en Haïti ?
Lyonel Trouillot :
Sur le plan institutionnel, concernant l’Etat haïtien et la communauté
internationale, il ne s’est rien passé. Il y a eu des mensonges, à
peine 50 % des décombres déblayés, pratiquement aucune reconstruction,
des luttes d’influence entre les Etats « amis », et un renforcement de
la dépendance, ce que nous Haïtiens appelons l’ONGisation du pays.
Aujourd’hui il y a en Haïti autant de politiques publiques qu’il y a
d’organisations non gouvernementales. De ce côté-là il s’est passé le
pire. Le pire, ce n’est pas le séisme, c’est la gestion sur le plan
institutionnel par l’Etat haïtien et par la communauté internationale.
Ceci
dit il n’y a pas que cela. Il y a aussi la vitalité d’une société qui
ne veut pas mourir. En terme de reconstruction, on assiste à une
reconstruction des débats nationaux. Dans les villes de province, il y
a des associations de jeunes et de paysans qui se mettent en place,
nous avons également un nouveau discours revendicatif plus élaboré que
celui qui avait amené des dérives totalitaires auparavant. Nous
assistons aussi à un mouvement de retour de la part des Haïtiens de
l’étranger, certains venant s’installer dans leur municipalité
d’origine. Beaucoup de choses vont dans le bon sens mais je persiste à
dire que sur le plan institutionnel c’est la catastrophe.
Selon vous, qui êtes écrivain, en quoi la culture est-elle
importante pour participer au processus de recomposition de la nation
haïtienne ?
Lyonel Trouillot :
C’est déjà témoigner de la vitalité de l’écriture comme pratique
existant en Haïti. Cela aide aussi les gens à avoir confiance en
eux-mêmes. C’est un pays qui a quand même vécu une sorte d’installation
du malheur. La dépendance étant renforcée, aujourd’hui il a des doutes
qui s’installent chez les jeunes Haïtiens. Qu’ils puissent voir que les
écrivains haïtiens sont respectés, qu’ils sont connus, qu’ils
produisent des œuvres valables, cela contribue à leur redonner une
certaine confiance. D’un autre côté, cela favorise le débat, et nous
avons besoin de discuter. On ne peut pas rester dans cette éternelle
logique du « il n’y a qu’à ». Nous avons des prétendus experts
internationaux qui nous disent cela, on a parfois des politiques
haïtiens qui se laissent prendre au jeu, alors que l’urgence est de
discuter.
Les drames humains ne sont pas que des drames qui
viennent de la nature, ce sont surtout des drames qui sont dus aux
systèmes sociaux. Qu’on en discute par le biais de la littérature ou
par d’autres biais c’est essentiel. En ce sens-là la culture a une
certaine valeur au-delà des réussites individuelles qui ne sont pour
moi que des aspects secondaires.
Propos recueillis par Philippe Triay
philippe.triay@francetv.fr
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