Raphaël Confiant, Alain Mabanckou, Maryse Condé, Rodney Saint-Eloi, Emeline Pierre... Voici quelques idées de lecture pour la rentrée littéraire 2010.
La quête initiatique de Raphaël Confiant
Ecrivain prolifique (46 livres publiés, dont 3 traductions), voici le nouveau roman du Martiniquais Raphaël Confiant. Comme dans la plupart de ses ouvrages, l’histoire se déroule en Martinique et brosse un tableau pétillant des différents milieux sociaux qui la composent. Classes populaires créoles, indiennes ou asiatiques, mulâtres, békés descendants des anciens colons, fonctionnaires métropolitains, commerçants syro-libanais… Confiant virevolte en virtuose dans les moindres arcanes de la réalité locale. Avec le goût de l’authenticité et la pertinence liée aux grands événements de l’histoire martiniquaise.
Le roman narre l’histoire d’Augustin Valbon, un aspirant écrivain en rupture de ban avec sa famille bourgeoise de la caste mulâtre. Passionné de littérature et d’occultisme, il apprend qu’une jarre contenant des livres, dont un mystérieux traité garantissant la vie éternelle, est enterrée dans un lieu secret. Valbon va entamer une quête obsessionnelle pour retrouver le précieux sésame. Une aventure sur le chemin de la pierre philosophale, où l’auteur en devenir devra affronter ses propres questionnements. Pour le grand bonheur du lecteur, le récit fait appel aux personnages savoureux qui émaillent les romans de Confiant : les fiers-à-bras Bec-en-or et Fils-du-diable-en-personne, ainsi que le quimboiseur Grand Z’Ongles, « zélateur de l’Invisible », figures emblématiques du quartier populaire des Terres-Sainvilles à Fort-de-France.
Raphaël Confiant, « La Jarre d’or », Editions Mercure de France, Paris, septembre 2010, 275 pp., 18,50 euros.
L’enfance retrouvée d’Alain Mabanckou
Pointe-Noire, capitale économique du Congo-Brazzaville, dans les années 1970. Le narrateur, Michel, est un garçon d’une dizaine d’années qui fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, tandis que le Congo vit sa première décennie d’indépendance sous la houlette de « l’immortel Marien Ngouabi », chef charismatique marxiste. Marien Ngouabi a réellement existé, et fut président du Congo-Brazzaville du 31 décembre 1968 jusqu’à son assassinat par un groupe de militaires putschistes en mars 1977.
Les épisodes d’une chronique familiale truculente et joyeuse se succèdent, avec ses situations burlesques, ses personnages hauts en couleur : le père adoptif de Michel, réceptionniste à l’hôtel Victory Palace ; maman Pauline, qui a parfois du mal à éduquer son turbulent fils unique ; l’oncle René, fort en gueule, riche et néanmoins opportunément communiste ; l’ami Lounès, dont la sœur Caroline provoque chez Michel un furieux remue-ménage d’hormones, et bien d’autres encore. Mais voilà que Michel est soupçonné, peut-être à raison, de détenir certains sortilèges… On retrouve dans ce roman de l’écrivain congolais (Brazzaville) Alain Mabanckou toute la verve de l’auteur de l’inoubliable « Verre cassé » (prix RFO du livre 2005), et de « Mémoires de porc-épic » (prix Renaudot 2006).
Alain Mabanckou, « Demain j’aurai vingt ans », Editions Gallimard, Paris, août 2010, 384 pp., 21 euros.
Vidéo : Alain Mabanckou évoque son roman
La trame envoûtante de Maryse Condé
Après « Les belles ténébreuses » (Editions Mercure de France), publié en 2008, l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé fait sa rentrée littéraire 2010 avec un livre passionnant, « En attendant la montée des eaux ». Cet ouvrage renoue avec les thèmes et les lieux qui ont fait le succès de la romancière : des destins enchevêtrés hors du commun, les espaces africains, les Antilles, la fascinante Haïti…
L’un des personnages principaux du livre est Babakar, un médecin qui vit seul en Guadeloupe avec ses souvenirs d’une enfance africaine, d’une mère aux yeux bleus qui vient le visiter en songe, et d’un ancien amour, Azelia, disparue elle aussi. Le hasard (ou la providence) va placer une enfant sur sa route et l’obliger à renoncer à sa solitude, à ses fantômes et un passé qui le taraude.
La petite Anaïs n’a que lui. Sa mère, une réfugiée haïtienne, est morte en la mettant au monde, lui léguant sa fuite et sa misère. Babakar veut lui offrir un autre avenir. Ils s’envolent pour Haïti, cette île martyrisée par la violence, les gouvernements corrompus, les bandes rebelles et les catastrophes naturelles. Mais cependant si belle et envoûtante. Le médecin recherche la famille d’Anaïs, une tante, un oncle, des grands-parents peut-être, qui pourraient lui raconter son histoire. Mais il ne rencontre personne et ne peut compter que sur lui-même et ses deux amis Movar et Fouad. Des hommes qui lui ressemblent, exilés, solitaires, à la recherche d’eux-mêmes et qui trouvent en Haïti des réponses à leur quête, un lieu de paix paradoxal au milieu des décombres.
Maryse Condé, « En attendant la montée des eaux », Editions JC Lattès, Paris, août 2010, 364 pp., 19 euros.
Le plus de Rfo.fr : Interview de Maryse Condé
Le séisme selon Rodney Saint Eloi
Dans « Haïti kenbe la ! » (Haïti redresse-toi !), l’éditeur et écrivain haïtien Rodney Saint-Eloi revient sur le séisme qui a frappé la région de Port-au-Prince le 12 janvier 2010, faisant quelque 250.000 morts, des centaines de milliers de sans-abri et des centaines d’amputés. Présent dans la capitale lors du drame, il assiste à l’effondrement des immeubles, raconte les cris, les nuages de poussière, puis l’effroyable et angoissant silence qui s’abat sur la ville. Trente cinq secondes qui ont fait basculer le destin d’Haïti.
La violence du "goudou goudou" (séisme en créole haïtien) est pour l’auteur l’occasion d’une réflexion sur son pays, l’identité, la résilience, la mort, le destin tragique d’un pays si particulier. Pour Rodney Saint-Eloi, il y aura un « avant le séisme et après le séisme », dans un désastre général où il y a toujours un « désastre de soi ».
« J’ai écrit ce livre pour accompagner d’une berceuse ce cri goudou goudou enraciné dans les entrailles de tous les Haïtiens » écrit-il dans une postface à son éditeur. « C’est une blessure avec laquelle ils seront obligés de vivre. (…) J’ai écrit ce livre assurément pour faire taire en moi les fureurs du goudou goudou. Pour passer à d’autres histoires enracinées dans les chants lumineux du soleil, de la lune, de la terre et de la mer. D’autres contes qui commenceront par : Il était une fois l’île qui plantait des graines d’espoir et de bonheur… (…) J’ai écrit ce livre pour dire que la vie ne tremble jamais. Un peuple debout cherche sa route, à la lueur des bougies. Un peuple debout cherche de l’eau et du pain, et enterre ses morts ».
Rodney Saint-Eloi, « Haïti, kenbe la ! 35 secondes et mon pays à reconstruire » (préface de Yasmina Khadra), Editions Michel Lafon, septembre 2010, 270 pp., 16,95 euros.
Les nouvelles d’Emeline Pierre
L’écrivaine dominiquaise-haïtienne, née aux Abymes en Guadeloupe, vient de publier "Bleu d’orage", un recueil de nouvelles, publié aux Editions de La Pleine Lune (Québec/Canada).
Lorsqu’on la rencontre, on a l’impression d’avoir en face de soi une jeune femme calme et timide. Emeline Pierre a plutôt l’air de quelqu’un d’introverti. Mais c’est un calme apparent, celui qui cache la tempête, ou plutôt l’orage, avant le "Bleu d’orage", titre de son recueil de nouvelles.
Qu’est-ce qui pousse Emeline Pierre à publier ? Un amour démesuré pour la littérature ? Pas seulement. Titulaire d’un DEA soutenu à l’Université du Québec, au Canada, sa première intervention au plan littéraire a été la publication de ses travaux sur l’image de la femme antillaise : "Le caractère subversif de la femme antillaise dans un contexte (post)colonial", aux Editions L’Harmattan en 2008. Avec le recueil "Bleu d’orage", la fiction fait son entrée, mais la réalité n’est pas loin. (Lire la suite).
Catherine Le Pelletier
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